
Qu'on se le dise une bonne fois pour toutes : préférer Valkyrie Profile 2 Silmeria à son prédécesseur n'est pas une hérésie
Trois as dans l'escarcelle
Valkyrie Profile 2 : Silmeria avait pourtant tout pour décévoir. Dans cette suite, tri-Ace ne reprend aucun des éléments attendus d'une suite : il chamboule le système de combat en profondeur, change drastiquement la structure narrative et souhaite, in fine, démocratiser cet univers jusqu'ici associé à un certain élitisme, que ce soit au niveau de l'écriture ou même des thèmes abordés. Et pourtant, ça marche. On pourrait même dire que ça marche bien mieux que ce que cette même élite essaie de nous faire croire depuis 20 ans. Car oui, Valkyrie Profile : Silmeria a 20 ans aujourd'hui.
Avant de faire les louanges de cette suite, il convient de rappeler pourquoi Valkyrie Profile a marqué tant de monde à sa commercialisation en 1999 (d'ailleurs, nous avons un mémoire cash dédié pour ceux qui souhaitent se plonger plus en profondeur dans ce titre inauguratif). Ainsi, ce premier épisode, sorti sur PlayStation en 1999 puis porté sur PSP sous le nom Lenneth, est considéré par beaucoup comme une des meilleures tentatives du genre (le JRPG, comprenez) pour son époque - et peut-être même sans tenir compte de cette dernière d'ailleurs. Grâce à son système de combat latéral unique, sa narration fragmentée autour de la mort et du deuil, ses Einherjars (les guerriers morts que Lenneth recrutait pour les envoyer au Valhalla) dont chacun portait une mini-tragédie personnelle, il est absolument certain que Valkyrie Profile offre suffisamment d'aspects uniques et maîtrisés pour susciter l'adoration de moult amateurs nostalgiques, quitte à rejeter tout ce qui est venu ensuite. Il est évident qu'emboîter le pas d'une telle œuvre est une prise de risque considérable, mais tri-Ace l'a fait de la manière la plus intelligente possible.
Pour Silmeria, l'équipe de développement a fait un choix courageux mais payant, consistant à ne pas chercher à reproduire ce qui rendait le premier unique pour proposer quelque chose de différent. Valkyrie Profile 2 : Silmeria, sort en 2006 au Japon et en 2007 en Europe sur PS2. Il arrive d'ailleurs dans nos contrées en français, la série étant jusqu'alors restée cantonnée à l'import. Sauf que voilà : il est immédiatement jugé inférieur à son aîné par une partie de la presse et des amateurs. Aujourd'hui, nous nous permettonos de contester ce verdict discutable.
C'est moins fourni et cryptoque, mais aussi plus condensé au niveau de l'histoire (est-ce un mal ?)
La première différence de Silmeria par rapport à Valkyrie Profile, c'est sa structure narrative. Déjà, il s'agit d'une préquelle : l'histoire se déroule plusieurs centaines d'années avant les événements de Lenneth. Silmeria, l'une des trois sœurs Valkyries, s'est rebellée contre Odin et s'est retrouvée enfermée dans le corps d'Alicia, princesse du royaume de Dipan. Considérée comme possédée, Alicia est ensuite condamnée à mort par son propre père et pourchassée par Hrist, la troisième sœur Valkyrie, envoyée par Odin pour récupérer Silmeria. Les deux âmes cohabitent dans le même corps et doivent fuir ensemble, tout en tentant d'empêcher des événements qui précipiteraient un conflit dévastateur entre dieux et humanité.
Le scénario s'étoffe au fil des heures et se révèle fort en rebondissements et en poésie constante. Certes, la narration est plus conventionnelle que celle de Lenneth : il n'y a plus de découpage en séquences temporelles, plus de compte à rebours vers le Ragnarök. Square Enix effectue en réalité un retour à la structure classique du RPG, façon village - emplettes - donjons - expérience. En soi, ce n'est pas nécessairement un mal, compte tenu du côté déroutant des péripéties de Lenneth. Il est vrai néanmoins que la perte des mini-tragédies des Einherjars est substantielle : ces histoires de guerriers morts faisaient partie de l'âme du premier. Mais Silmeria remplace cette dimension épisodique par quelque chose de plus concentré, à savoir une relation centrale entre deux êtres contraints de partager une existence, et un scénario qui traite ses personnages principaux avec davantage de développement que son prédécesseur ne le faisait pour Lenneth elle-même. Bref : c'est moins original que Lenneth, mais c'est aussi plus maîtrisé à notre sens.
Des combats à foison
En revanche, là où Silmeria met des tatanes à son prédecesseur, c'est dans ses systèmes. Si les combats paraissent à première vue moins engageants que ceux d'antan, ils s'avèrent en réalité incroyables sur tous les points. Ici, les combats ne se déroulent plus dans une arène latérale fixe : ils prennent place dans une arène 3D séparée où le joueur peut se déplacer librement, limité par ses points d'action. Le temps ne s'écoule que lorsqu'on bouge, ce qui offre une dimension stratégique largement bienvenue, accompagné d'un temps de réflexion dont on avait pas le luxe de bénificier auparavant. Les portées d'attaque des personnages et des ennemis sont visibles, et il faut se rapprocher tout en évitant leur ligne de tir. Puis, une fois un adversaire ciblé, la vue bascule vers le système d'action latéral du premier jeu, avec quatre actions assignées aux quatre boutons. Du classique. Néanmoins, la maîtrise des nombreuses subtilités dans la gestion des attaques et des déplacements prend du temps.
En réalité, les options tactiques supplémentaires offertes par le fait de contourner les ennemis rendent les confrontations bien plus intéressantes, et le système s'avère globalement bien plus profond qu'auparavant, avec des subtilités de gameplay offrant un renouvellement constant de l'expérience pendant la cinquantaine d'heures nécessaire pour en venir à bout. Certes, c'est là un système qui se dérobe aux impatients, mais l'on aurait tendance à dire que toute persévérance bienvenue sera récompensée d'une richesse que le premier épisode n'atteignait malheureusement jamais, ce malgré ses nombreuses autres qualités.
Et puis, techniquement, les visuels sont entièrement polygonaux et atteignent le pinacle des capacités d'affichage de la PlayStation 2. L'éclairage, les modèles de personnages, la physique, les magnifiques représentations des villes et des donjons : tout tourne à merveille, et les décors somptueux donnent la sensation d'évoluer dans de véritables oeuvres d'art. L'exploration reste en 2.5D latérale (et demeure donc cohérente avec l'identité visuelle de la série) mais les environnements ont une profondeur et un détail que la PlayStation ne pouvait tout simplement pas offrir antérieurement. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien qu'encore à l'heure actuelle, Silmeria est un des opus les plus difficiles à émuler pour la PS2. Enfin, il y a la musique de Sakuraba, qui rempile donc avec des thèmes magnifiques, reprenant à l'identité sonore de la série sans la trahir, tout en lui insufflant une ampleur nouvelle.
Suffisamment de différences pour se démarquer
Alors finalement, pourquoi vouloir absolument opposer Valkyrie Profile 2 à son prédécesseur ? Les deux propositions sont certes proches dans les thématiques et leur univers, mais elles s'avèrent suffisamment différentes sur le reste pour éviter toute forme de rivalité ordinairement inhérente entre un jeu culte et sa suite. Les deux ont des qualités indéniables, accompagnés d'inconvénients qui les desservent : Valkyrie Profile Lenneth est un jeu émotionnellement fort, narrativement original, et mécaniquement unique, mais il est aussi cryptique, punitif dans sa structure temporelle, et son système de combat, en dépit de sa singularité, était moins profond qu'il n'y paraissait. Silmeria est, de son côté, un peu moins élitiste dans sa structure, ses dialogues et son gameplay, tout en proposant un système de combat plus riche, une liberté de mouvement inédite dans la série, une réalisation technique sans égale sur PS2. En parallèle, la vraie substance de Lenneth résidait dans le travail sur la narration, ses musiques inoubliables, et le sens inné de la tragédie de chacune des saynètes annonçant la mort d'un combattant. Silmeria renonce à cet outil précis, et c'est une perte réelle. Mais il ne renonce pas à la narration : il la concentre différemment, sur un plus petit nombre de personnages traités avec davantage de soin. Et il construit autour d'eux un système de jeu que le premier n'avait pas les moyens d'atteindre.
In fine, il serait bon de remettre les pendules à l'heure : considérer Silmeria comme le meilleur des deux n'est pas une hérésie, loin de là. L'important, c'est plutôt la grille de hierarchisation des élements majeurs derrière la réussite d'un RPG pour chacun : pour peu que vous accordiez une importance majeure à la qualité d'écriture, l'émotion diffuse et fragmentée d'une narration, le premier Valkyrie Profile sera certainement au dessus de sa suite. Si en revanche, la profondeur des systèmes et la cohérence narrative jouent un rôle plus important pour vous, alors Silmeria sera certainement plus marquant. Et dans les deux cas, les positions sont complètement défendables. Là où les deux titres se rejoignent, c'est qu'ils offrent chacun parmi les meilleures expériences de jeu de rôle accessibles sur leur plateforme respective.
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