Mémoire cash - En 30 ans, les fans se sont réappropriés Super Mario 64 pour le rendre à jamais éternel

Mémoire cash - En 30 ans, les fans se sont réappropriés Super Mario 64 pour le rendre à jamais éternel

En 30 ans, les fans se sont réappropriés Super Mario 64 pour le rendre à jamais éternel

Il est temps de parler des univers parallèles

Passé la trentaine, on pourrait croire que Super Mario 64 était définitivement installé parmi les meubles du Panthéon, comme tous les autres, à prendre la poussière jusqu'à ce qu'un éventuel coup marketing le remette sur le devant de la scène pour gratter la nostalgie. Mais le jeu de 1996 a su dépasser son statut de simple killer app de la Nintendo 64 pour devenir, au fil des générations, le centre des obsessions de bien des fans.

Retour à l'école

Et si je vous dis qu'il est techniquement possible de compléter l'étoile "Attention aux boulets !" du niveau Caverne Brumeuse de Super Mario 64 en une seule demi-pression (ou half press) du bouton A - c'est-à-dire en gardant le bouton enfoncé dès le début du stage, le tout en manipulant la zone de collision de l'ennemi Araignée et un glitch sur un coin bien spécifique d'un mur qui permet d'augmenter considérablement la vitesse de Mario en exploitant un univers parallèle via dépassement d'entier dans le code interne du jeu ? Ou que, plus étrange encore, ces étranges murs invisibles contre lesquels Mario semble se ramasser aléatoirement après un long saut et qui vous cassent une run sont en fait le produit d'un peu moins d'une dizaine de causes différentes, toutes nichées dans l'étrange calcul opéré par le jeu pour définir la géométrie des niveaux, et expliquées dans une vidéo YouTube de 3 heures 45 ?

Si tout cela vous semble incompréhensible, c'est que vous n'avez pas encore eu la chance de croiser la chaîne de pannenkoek2012, alias Scott Buchanan, l'un des créateurs les plus connus et prolifiques sur le vaste sujet que représente Super Mario 64. À travers les quelques centaines de vidéos de sa chaîne, ce diplômé en informatique décortique à l'extrême toutes les idiosyncracies du best seller de la Nintendo 64, en vulgarisant des concepts mathématiques propres à la programmation de jeu vidéo. Ce qui amène à des phrases désormais célèbres au sein d'une petite communauté de passionnés également fêlée du ciboulot, comme "d'abord, parlons des univers parallèles" et "qu'est-ce qu'une demi pression de bouton A ?". pannenkoek2012 est, finalement, l'ambassadeur officieux d'un culte né depuis près d'une quinzaine d'années maintenant, celui de la réappropriation de SM64 par ses fans.

Here comes the Bob-omb King

Super Mario 64 est intemporel à plus d'un titre : c'est, plus que tout, une démonstration de game design folle, où l'extension du joueur par le hardware, via la manette à trident de la Nintendo 64, était des années-lumière devant la concurrence de l'époque qui comptait, allez, on va être gentil, Jumping Flash sur PS1, qui n'a pourtant rien demandé et qui tente beaucoup de choses mais qui nous sert bien d'illustration ici. On ne va pas refaire tout l'étalage des premières fois que la cartouche a instauré comme piliers du platformer 3D ; la comparaison est presque trop on the nose, mais si Super Mario Bros. 3 est son Revolver, alors Super Mario 64 est le Abbey Road de Nintendo EAD - le point culminant d'années d'expertise, un pionnier multi-genre, un hit intemporel dont l'impact sera encore ressenti dans les décennies à venir.

Après avoir bouleversé les codes de toute une industrie et créé un genre à lui seul dont les rejetons vont de l'insupportable au passable, Super Mario 64 s'est trouvé une seconde vie au début des années 2010 auprès d'une frange de joueurs sensible à l'expérimentation. C'est ce qui arrive aussi quand on interagit avec les reliques du passé par les émulateurs ; ouvert à tous et au plaisir immédiat, il s'est trouvé une place de choix dans la communauté des speedrunners, désormais tous obsédés par des défis tous plus farfelus les uns que les autres - comme celui, et l'on y revient encore, de le terminer sans appuyer une seule fois sur le bouton A. Y a-t-il seulement un autre jeu qui peut se vanter d'avoir une nappe musicale MIDI reconnaissable au point de pouvoir refaire tout un album de Steely Dan avec, qui plus avec l'incroyable Aja, et qu'en plus ça passe aussi bien ?

Après tout ça, il serait facile de voir dans Super Mario 64 un monument intouchable, le genre de phénomène à qui l'on ne doit que de la vénération pure et simple, comme certains illuminés sont capables de le faire pour le cinéma ou la littérature, et toutes ces dérivations sont autant de sacrilèges. On ne pourrait plus se tromper. "L'une des récurrences de game design qui m'est chère depuis toujours est de laisser les joueurs créer leur propre vision" explique son réalisateur Shigeru Miyamoto dans une interview donnée en 1996. "Je ne veux pas leur donner des expériences préfaites - allez-y, jouez à ce stage qu'on a fait, résolvez ce puzzle ; plutôt, je veux un jeu qui permette aux joueurs de trouver leurs propres solutions, leur style de jeu et de les essayer sur le moment. Je pense que c'est ce qu'il y a de mieux avec l'interactivité". Le half press A ne paraît pas si fou, finalement.

← Gaming