
Si vous devez jouer à un jeu de guerre dans votre vie, c’est Spec Ops : The Line
Lettre du front
Aujourd'hui, nous fêtons l'anniversaire de l'un des jeux les plus ambivalents de l'histoire du jeu vidéo. Non pas parce qu'il a été décrié à cause de son gameplay mais plébiscité grâce à sa narration, mais parce qu'il joue de façon brutale et saisissante sur une ambivalence qui transparaît, même 14 ans plus tard, dans trop peu de jeux : est-ce qu'on peut vraiment jouer avec légéreté à la guerre ? Aujourd'hui on parle de Spec Ops : The Line.
Je n’aime pas les jeux de guerre à la Call of Duty. Les jeux de tir en général ne me font pas vibrer plus que ça, mais quand le but est uniquement de s’amuser avec une réalité aussi atroce que la guerre, je ne parviens pas à comprendre l’intérêt. Certes, plusieurs autres types de jeux jouent avec des situations dramatiques bien réelles, sans que je sois heurtée outre mesure. Mais quand il s’agit des Call of, Battlefield et autres, il y a cette ambiguité malsaine qui me saute aux yeux à chaque minute, cette façon, plus ou moins voulue de légitimer, voir même de glorifier les actions violentes d’une armée, souvent issus du même pays qui plus est. Bref, vous l’aurez compris, dans les années 60 j’aurais plus été team flower power qu’anciens combattants. Résultat, j’ai beaucoup de mal avec le fait que jouer à la guerre de cette façon soit devenu aussi populaire. Mais ce petit coup de gueule n’est pas juste là pour me permettre de me plaindre de ce que l’industrie vidéoludique met en avant ou non.
L'anti jeu de guerre
Ce laïus anti-jeu de tir/guerre, c’est une façon de vous expliquer à quel point, en se fiant à sa jaquette et aux apparences, rien ne me prédestinait à jouer à Spec Ops : The Line. Et je ne m’y serais très probablement jamais aventuré si je n’avais pas su, avant de le lancer, qu’il s’agissait d’un jeu bien plus profond que ce qu’on son habillage laissait penser. Spec Ops : The Line est l’anti-jeu de guerre par excellence, exploitant tous ses codes pour en détourner la finalité morale. Et pourtant, même en sachant pertinemment dans quoi je me lançais, impossible de rester de marbre face au coup de génie de Yager Development.
Car oui, ce ressenti, il est loin d’être totalement personnel. Spec Ops : The Line a été ouvertement pensé pour créer chez ses joueurs cet étrange sentiment de malaise positif - théorisé dans une étude d’ailleurs. Il joue avec la réussite qui permet de continuer l’histoire, tout en régressant d’un point de vue moral, créant cette ambivalence entre le nécessaire besoin d’avancer pour finir le jeu et le dégoût qui vous gagne face aux conséquences de vos propres actions. Un peu comme quand The Last of Us Part II vous force à adopter un point de vue que l’on rejette ou quand This War of Mine nous met face à des dilemmes moraux terribles. Et Spec Ops : The Line, comment crée-t-il ce drôle de sentiment ?
Le jeu dont vous êtes le méchant
Si je n’entrerais ici pas trop dans les détails du fond pour préserver d’éventuels nouveaux joueurs, il est tout de même possible de parler de la forme. Spec Ops : The Line exploite l’essence du jeu vidéo comme trop peu l’ont fait, surtout avant lui. L’une des particularités majeures de ce médium est en effet l’interactivité, le fait que le joueur soit acteur de l’action et pas simple spectateur. Cela crée un lien avec ce qu’il se passe à l’écran plus fort que pour n’importe quel autre type d'œuvre. Et ça, Yager Development l’a bien compris. Avec son jeu, il va tout du long mise là-dessus pour tromper son joueur. Même avant sa sortie, la communication était d’ailleurs assez classique. Spec Ops : The Line se présentait principalement comme un jeu de guerre comme les autres, le studio souhaitant conserver un certain effet de surprise.
Et au début du jeu, l’illusion est effectivement intacte. Le titre propose des mécaniques classiques de TPS avec les mêmes schémas enchaînant phases de combat et moments de récompense permettant de faire avancer l’histoire. Les mécaniques, elles, sont classiques, presque un peu trop pour l’expérience de jeu. Mais c’est là où Yager Development est particulièrement malin. Car c’est en se reposant sur ces codes traditionnels et en réveillant chez les joueurs de TPS ces schémas qu’ils ne connaissent que trop bien que le message de Spec Ops : The Line devient aussi fort. Car les attentes des joueurs se dirigent naturellement vers le type de dénouement familier qu’ils retrouvent dans les autres jeux du genre. Alors quand ces dernières sont totalement prises à revers, que l’intensité ne repose plus sur le gameplay lui-même mais sur l’histoire et les émotions qu'elle engendre, le choc n’en est que plus important, plus vibrant.
Alors certes, Spec Ops : The Line laisse traîner quelques indices ici-et-là et on sent, petit à petit, une étrange ambiance se profiler dans l’air de Dubaï. Mais même avec ça, impossible de se préparer à la claque narrative qui frappe au moment de la révélation. Là encore, la forme accompagne le fond. Le joueur passe en effet d’une action euphorisante avec une phase d'action épique à la contemplation lente et grave de ses conséquences, portée par une cinématique qui nous force à rester là, spectateur de l’horreur que l’on a nous même engendré, de la réalité que notre personnage ne peut plus ignorer. Une réalité dont le rappel était nécessaire il y a 14 ans, époque où les jeux de guerre n'apportaient quasiment aucune réflexion sur le sujet, et qui l’est malheureusement encore aujourd’hui. Car dans un monde orwellien où la guerre est devenue si quotidienne que “le mot "guerre" lui-même, est devenu erroné”, se prendre en pleine face ce qu’elle implique c’est tirer la sonette d'alarme afin de se réveiller, de conscientiser et peut-être même de se révolter.