Ultime bafouille - Le jeu vidéo et la canicule, des liens qui donnent chaud

Ultime bafouille - Le jeu vidéo et la canicule, des liens qui donnent chaud

Dure semaine. Ces derniers jours, l'Hexagone a fondu : des millions de gens s'épongeant difficilement le front à l'aide d'un mouchoir désagrégé, des villes entières privées d'électricité et de ventilation, des climatiseurs qui font aussi bien couler l'encre que le sang sur internet, mais aussi des personnes en danger, dont ceux que l'on aime, parfois. La canicule frappe et est amenée à se répéter plus fortement, plus régulièrement à l'avenir, attisant des sujets de société éminemment politiques.

Qu'on le veuille ou non, le réchauffement climatique, et tout le débat écologique qui lui tient la main, est politique. Il tiraille, vexe et, souvent, éloigne plus qu'il ne devrait rassembler à travers le globe. Nous ne reviendrons pas sur la véracité du sujet, s'il fallait encore le mettre en avant de façon sourcée, mais impossible en revanche de ne pas faire un parallèle avec le jeu vidéo. Parce que, de un, c'est une thématique qui est parfois utilisée comme socle de design de nombreux titres ; de deux, parce que l'industrie elle-même est impliquée dans ledit réchauffement.

Pointer du doigt le problème...

Le jeu vidéo est politique, lui aussi. À l'instar de n'importe quel médium, il permet de raconter des histoires qui véhiculent des messages variés, au bon gré des valeurs et croyances des développeurs. Des messages parfois en totale contradiction avec ceux qui tirent les ficelles, certes, mais des messages quand même. Dans le tas, certains puisent directement dans le contexte déjà tristement réel pour l'exacerber et, in fine, le conscientiser.

Jusant en est un excellent exemple. Ici, le studio Don't Nod plante son jeu d'escalade sur une planète asséchée qui pousse la civilisation à sa quasi-extinction. La principale source d'eau restante rassemble les populations, tandis que notre protagoniste s'esquinte les paumes à grimper, encore et encore, marchant dans les traces d'un peuple disparu dans la souffrance et la soif. Le message écologique est clair. On a aussi une pensée pour Spec Ops : The Line, dont la ville de Dubaï se retrouve ensevelie sous un océan de sable suite à des tempêtes incontrôlables. Si le TPS amène vite sur le terrain de la guerre et de ses dérives psychologiques, il n'empêche que son cadre reste, sur le papier, déjà engagé écologiquement. Comme si la cité de tous les excès énergétiques se faisait avaler par sa propre terre, vengeresse et maltraitée au nom du shopping de luxe et des pistes de ski.

En 2002, figurez-vous que Game Freak et Nintendo coupaient aussi l'herbe sous le pied à bien d'autres avec Pokémon Rubis, Saphir et Émeraude, qui arborent clairement les thèmes de la canicule, de la montée des eaux et de l'équilibre des écosystèmes. Le message passe principalement par les antagonistes, aux volontés plutôt claires : la Team Magma veut assécher les océans pour créer plus de terres à destination des hommes, et la Team Aqua veut provoquer des pluies diluviennes… pour effacer l'humanité et ses déboires. Pour ce faire, deux Pokémon sont ainsi au centre du sujet : Groudon provoque une canicule mortelle et Kyogre déclenche des tempêtes torrentielles. Quand les deux se tapent sur la tronche, le climat mondial est altéré et le joueur doit alors chercher Rayquaza, gardien de l'atmosphère.

Le réchauffement climatique servira aussi de leitmotiv à HeatWave, RPG tactique de Perimeter Games à venir, qui nous emmènera dans un Alaska réchauffé et étouffé, au point d'être abandonné par les États-Unis d'Amérique. On y incarnera le chef d'une guérilla, chargé de se battre au sein d'une guerre civile pour la création d'un nouveau pays. De même, le curieux Ithaca de The Pixel Hunt se veut profondément politique, se définissant comme un "road-trip et RPG à propos de la résistance climatique". Tenez-vous bien : on y incarnera une avocate spécialisée dans la défense de l'environnement qui se retrouve à kidnapper… le patron d'une compagnie pétrolière.

On peut continuer longtemps : End of Lines, Into The Fire, Norco, ou même Mad Max et Higurashi When They Cry se nourrissent respectivement des fortes chaleurs et du dérèglement climatique pour habiller leurs récits. Finalement, rien d'inhabituel pour un imaginaire qui s'est toujours fortement inspiré des catastrophes causées par l'homme, du conflit nucléaire à la guerre militaire en passant, donc, par une température globale excessive.

… et s'en servir comme d'une mécanique de gameplay

La liste n'est pas exhaustive (tout comme celle qui suit, d'ailleurs) et vous aurez sans doute quelques noms en tête à la lecture de ces lignes. Au-delà du cadre atmosphérique et scénaristique, d'autres softs se servent aussi du réchauffement climatique comme d'une véritable mécanique de gameplay, voire comme base fondamentale de game design. C'est par exemple le cas du très bon Civilization VI avec son extension Gathering Storm, un DLC massif qui intègre le climat comme pivot central. Ici, l'industrialisation de votre civilisation génère une empreinte carbone qui fait grimper la température mondiale. Les conséquences sont directes : sécheresses sévères, intensification des tempêtes, montée inéluctable du niveau de la mer menaçant les villes côtières et tout le tintouin.

En fouillant aussi les tréfonds de Steam, nous sommes aussi tombés sur Fate of the World, sorti en 2011 par Red Redemption (Rockstar, calme-toi) et édité par Soothsayer Games. Plutôt inconnu au bataillon, ce jeu de stratégie se base sur les dernières découvertes scientifiques réelles (de l'époque, du coup) pour proposer une multitude de scénarios possibles pour la Terre allant de 2020 à 2200. On doit alors faire des choix pertinents entre l'aide à une population grandissante aux besoins croissants et la préservation d'une planète et ses ressources : ça va en réalité un peu plus loin que ça puisque Fate of the World s'appuie sur pléthore de politiques différentes (géo-ingénierie, recherche technologique, aide internationale, diplomatie, économie…), l'ensemble étant soutenu par un véritable climatologue reconnu.

Cela nous amène donc à ClimarisQ, un serious game disponible sur mobile et smartphones, carrément développé par des chercheurs en climatologie (notamment du laboratoire français LSCE). On parle donc d'une simulation qui édifie la complexité du système climatique en forçant le joueur à limiter ses émissions, tout en gérant les urgences liées aux événements extrêmes réels.

Finalement, le maître en la matière reste Minecraft et son monde Heat Wave Survival, conçu par Pathway Studio en partenariat avec le Centre de résilience Arsht-Rockefeller. Le concept est chouette : dans cet univers, chaque été, un dragon redoutable revient menacer le village. Les joueurs parcourent alors le monde, à la recherche de nouveaux moyens de le terrasser, lui et la terrible chaleur qui s'en émane. On se rafraîchit alors avec des objets spécifiques comme des compresses froides et humides, ou encore des ventilateurs solaires. Il y a même un mode survie avec une jauge de chaleur à surveiller constamment. Le pari est ici métaphorique, le dragon représentant la canicule annuelle : c'est une expérience éducative et amusante avec un véritable propos, intelligemment inséré dans le jeu le plus vendu du monde.

Enfin, mention spéciale à Solarpunk, qui arrivera le 8 juin prochain et qui va dans le sens contraire : son monde présente une humanité qui a su évoluer dans le bon sens, préférant des îles célestes, s'abreuvant de la lumière pour alimenter son peuple avec une propreté irréprochable. Le solarpunk, c'est d'ailleurs tout un mouvement artistique que l'on oppose souvent, à juste titre, comme l'opposé du cyberpunk. L'air de rien, il fait du bien au moral.

L'arroseur désséché

L'ironie du sort, c'est que l'industrie du jeu vidéo a beau faire la morale au travers de certaines œuvres, elle est loin d'être irréprochable en la matière… et c'est normal. On ne va pas fabriquer des jeux vidéo avec des bouts de bois et de l'eau croupie et non, personne ne s'arrêtera de faire des jeux pour préserver la planète. De la même manière que nous n'allons probablement pas nous arrêter d'en consommer, tant et si bien que ces chiffres pourraient vous faire réfléchir.

En gros : le bilan carbone du jeu vidéo n'est pas hyper bénéfique pour la planète. C'est tout bête, mais votre PS5, votre manette, votre casque VR, votre Switch, votre câble USB-C, votre méga-écran à 240 Hz n'ont pas été invoqués par un mage noir mais bel et bien fabriqués avec, à la toute base, une extraction nécessaire de matières premières. Dans le tas, les métaux rares comme le lithium, le cobalt ou le cuivre sont très demandés et pour ce faire, il faut raser, exploser, creuser et détruire des écosystèmes. Purement et simplement, et surtout très factuellement. À cela s'ajoutent l'obsolescence et la pollution plastique. Sur les 50 millions de tonnes de déchets électroniques annuelles, seulement 25 % sont correctement recyclées selon l'ONU.

Puis, il faut faire tourner tout ce bouzin chez vous. Jouer à Flappy Bird en 4K 60 FPS avec du ray tracing consomme de l'énergie : votre PC, console, écran se servent allègrement en électricité. Il faut savoir qu'à l'année, un PC gamer haut de gamme que l'on utilise régulièrement consommerait autant que la recharge de dizaines de milliers de smartphones. Project Drawdown, une ONG américaine, estime aussi que les jeux vidéo aux USA génère environ 24 millions de tonnes d'émissions de CO² chaque année. C'est environ 5 millions de voitures.

On pourrait donc se dire, dans un élan de bonté, qu'il est plus judicieux de jouer en cloud gaming plutôt que sur un ordinateur gonflé à bloc… sauf que le jeu, qu'importe d'où vous y jouer, doit bien tourner quelque part. Si ce n'est pas chez vous, c'est donc sur un serveur distant dans une ferme dédiée, avec des machines qui sprintent à plein régime et que l'on doit refroidir pour éviter la surchauffe. Des chercheurs de l'Université de Lancaster ont alerté sur le fait que si le cloud gaming se démocratise en s'alignant sur la 4K, la consommation d'énergie et les émissions associées dépasseront largement celles du jeu calculé localement sur une console.

Enfin, on peut également souligner l'impact climatique du jeu vidéo dématérialisé : télécharger un soft de 100 Go, oui, ça consomme, et ça s'applique évidemment à toute l'industrie numérique et leurs mises à jour. C'est un coût énergétique extrêmement important et dangereux, dans le sens où il est parfaitement invisible à nos yeux et qu'il devient une norme banalisée. Pas plus tard qu'hier soir, je téléchargeais l'horrible launcher Call of Duty et son simple mode Zombie (soit plusieurs centaines de Go) pour y jouer quelques heures avec un ami, sous 39 degrés à l'ombre, sans même penser qu'un data center était en train de tirer la gueule quelque part ailleurs. Internet et les infrastructures numériques représentent déjà près de 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Enfin, et nous n'y pensons pas forcément, mais le développement pur et dur des jeux vidéo pèse aussi fortement sur la balance, sans oublier l'édition. Ce ne sont pas juste des consoles qui tournent à plein régime, mais des entreprises entières qui doivent vivre, avec des millions de vrais humains dedans.

Est-ce qu'on doit s'en vouloir ?

C'est vrai ça : le jeu vidéo, si ça participe à détruire la planète, doit-on s'arrêter de jouer pour autant ? Doit-on moins jouer, dans ce cas ? Se limiter à un nombre d'heures précis, restreindre la quantité de mises à jour à installer, de jeux à télécharger ? Non mais, vous imaginez l'enfer ?

J'aime personnellement à penser que dans le cas du jeu vidéo, le problème vient surtout d'en haut. Non pas par lâcheté, mais par pragmatisme. Nous sommes les derniers maillons d'une chaîne gigantesque, la plus rémunératrice de toute la culture moderne, cinéma, musique et littérature réunis. De la même manière que les industriels vous font manger des produits transformés dégueulasses mais accessibles, que l'on conduit des voitures par praticité ou que j'achète un smartphone pour un usage aussi ludique que professionnel. Faire tout cela ne nous empêche pas d'être alerte sur le sujet, de transmettre l'information ou de sensibiliser ceux qui nous succéderont, et parfois d'agir de temps en temps avec de petits gestes à notre échelle. Avoir conscience du problème et en parler, c'est déjà une prise de responsabilité.

Mais les vraies directives, celles qui changent les vies, se prennent aussi d'en haut. Sous l'égide du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), l'initiative Playing for the Planet regroupe aujourd'hui de nombreux géants du secteur (Microsoft, Sony ou Ubisoft par exemple) qui s'engagent à mesurer et réduire leurs émissions. Effectivement, fermer des studios fraîchement rachetés doit aider beaucoup à la consommation énergétique.

En France, depuis janvier 2025, le CNC exige d'ailleurs depuis peu que les studios réalisent un bilan carbone pour obtenir des aides à la production. Concrètement, comment faire pour que la gestation d'un jeu vidéo soit moins énergivore ? Il existe plein d'astuces, à commencer par optimiser le code d'un jeu. Des outils spécialisés, comme le Xbox Sustainability Toolkit fourni par Microsoft, permettent aux développeurs de repérer précisément les éléments énergivores d'un jeu. Cela permet d'intégrer des "modes éco" ou de brider intelligemment le framerate dans les menus, réduisant ainsi la sollicitation des processeurs et la consommation électrique des joueurs.

La décarbonation passe aussi par les infrastructures physiques et l'environnement de travail. Sous l'impulsion d'initiatives comme l'alliance Playing for the Planet dont nous vous parlions plus haut, qui est soutenue par le Programme des Nations Unies pour l'environnement, de grands studios s'engagent à faire tourner leurs bureaux et leurs data centers à 100 % aux énergies renouvelables. Cela s'accompagne de mesures pratiques comme la baisse du chauffage, la fermeture des serveurs de test la nuit, l'allongement de la durée de vie du matériel informatique pour lutter contre l'obsolescence… C'est de l'optimisation, quoi. Et puis, les studios se dotent d'outils de mesure scientifique de plus en plus précis. Par exemple, il y a Jyros, un calculateur de bilan carbone spécifiquement pensé pour l'industrie vidéoludique, homologué par le CNC.

Évidemment, il y a plein d'autres paramètres qui rentrent en jeu, géopolitique notamment. Chaque pays a sa façon de s'approvisionner en énergie, que ce soit dans ses propres sources ou celles de ses voisins, ou d'inciter ses citoyens à consommer différemment, ou inciter à n'en avoir absolument rien à carrer. C'est un long débat. L'écologie, comme les jeux vidéo, n'ont pas à être de gauche ou de droite, mais doivent reposer sur du bon sens, de l'ouverture d'esprit, qui peuvent s'éveiller avec le temps. En attendant, c'est vrai qu'il fait quand même un peu chaud, là.

Xbox Game Studios 698 jeux

Firaxis 94 jeux

Nintendo 3103 jeux

Yager 15 jeux

Avalanche Studios 46 jeux

2K Games 616 jeux

Don't Nod 73 jeux

4J Studios 28 jeux

07th Expansion 21 jeux

Mojang Studios 50 jeux

Red Redemption 2 jeux

MangaGamer 17 jeux

Raw Fury 198 jeux

Entergram 99 jeux

The Pixel Hunt 29 jeux

Nova-box 14 jeux

D-techno 3 jeux

Smileaxe 3 jeux

Starward Industries 14 jeux

Geography of Robots 5 jeux

Rokaplay 10 jeux

Cyberwave Studios 2 jeux

Nintendo

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