
GTA 6 enfonce-t-il le dernier clou dans le cercueil du jeu vidéo physique ?
It's my disc in a box
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Dans le grand jardin des marronniers journalistiques, le sujet du déclin du jeu vidéo physique est planté en plein milieu de la parcelle et ne manque jamais de volontaires pour l'arroser. Mais la récente annonce des détails de lancement de Grand Theft Auto VI nous pousse à jeter un nouveau regard sur l'évolution de nos habitudes de consommation. Car finalement, bien plus que son prix de vente très ordinaire, 79,99 euros en édition standard, c'est bien l'absence de support physique qui a suscité le plus d'émotion, à l'approche de la sortie du jeu le plus attendu de sa génération.
C'est entendu, GTA 6 est loin d'être le premier jeu dont la boîte contiendra un code de téléchargement en lieu et place du jeu sur support physique. On pensait même que le public serait blasé sur ce point, sans parler de la solution intermédiaire des cartes clés de jeu de Nintendo, qui ont au moins le mérite de pouvoir être prêtées ou revendues. Mais en appliquant la méthode dite du « code dans la boîte » à GTA 6, Rockstar Games ne pouvait que remuer le couteau dans la plaie, tant le geste a des allures funestes de point de non retour pour les puristes du format physique.
Même moi qui ai pleinement adopté le dématérialisé et qui n'ai pas inséré le moindre jeu physique dans une console depuis plus de 10 ans, je ressens une pointe d'amertume en pensant aux millions de joueurs qui vont contempler amoureusement leur belle boîte de GTA 6 durant le trajet retour du magasin, une boîte étrangement légère qui s'ouvrira sur un grand vide, comme si l'essentiel avait été volé.
Le tweet de Shinobi602 est très représentatif de la mélancolie ambiante. « J'avais vraiment prévu de me rendre à un lancement de minuit en magasin pour GTA 6, juste pour le plaisir de la nostalgie, mais sans vrai disque, ça rend la chose un peu inutile à ce stade. Je privilégie toujours le physique quand c'est possible, mais je passe au numérique si y a que ça. Enfin bon. »
Dans les réponses à ce tweet, on trouve des utilisateurs nostalgiques et attristés de voir la disparition de cette dimension sociale. « Le lancement de minuit le plus récent que j'ai fait (pour un jeu) était pour God of War : Ragnarok chez GameStop. Super ambiance, mais c'est triste de penser que ça pourrait bien être le dernier pour moi », note l'un. « Mon fils en parlait l'autre jour et se demandait à quoi ça ressemblait. Je déteste le fait qu'il n'ait pas les mêmes expériences que moi », ajoute un autre.
GTA 6 puis je me suis levé
Les grandes surfaces et les magasins spécialisés (ce qu'il en reste en tout cas) vendront certes des palettes de boîtes de GTA 6 et consacreront sans doute tout leur habillage au jeu de Rockstar Games, mais dans ces conditions, le cœur n'y est pas. L'attente autour de GTA 6 est si exceptionnelle qu'on pourrait même imaginer les grosses enseignes comme GameStop et Best Buy organiser un lancement nocturne à minuit. Mais outre l'absence de disque dans la boîte, il y a un autre souci : les versions « physiques » de GTA 6 ne seront pas en vente le 19 novembre mais le 12 novembre, soit la date à partir de laquelle les joueurs pourront précharger le jeu dans leur console. Et quand Micromania ne consacre pas le moindre tweet à l'ouverture des précommandes du jeu événement, il y a comme un malaise quelque part.
Donc, si on résume : ceux qui se précipiteront dans leur boutique préférée le 12 novembre pour récupérer leur copie de GTA 6 rentreront non seulement chez eux avec une boîte vide, mais aussi en sachant qu'ils ne pourront pas commencer à y jouer avant une semaine. Dans ces conditions, difficile de retrouver la dimension festive et l'effervescence qui accompagnaient par le passé les lancements des plus gros titres. Par contre, il faut aussi souligner le point positif de cette méthode : en donnant une semaine d'avance à des millions de joueurs pour précharger le jeu, on devrait au moins éviter un effondrement du réseau PlayStation lors du coup d'envoi du 19 novembre. Notez le conditionnel, malgré tout.
Et en même temps, il est fascinant de voir que, même sans intention de presser le jeu sur un support physique, Rockstar Games n'a pas voulu renoncer à une présence dans les rayons. Ce qui nous montre que, même en 2026, il n'était pas possible de se faire à l'idée que le lancement du jeu le plus attendu de sa génération se limiterait à télécharger le jeu chacun dans son coin. Ne pas avoir renoncé à une présence chez les détaillants est un mince lot de consolation pour les nostalgiques, et pour les commerces eux-mêmes qui en sont réduits à un rôle de relais publicitaire, mais il a le mérite d'exister.
Par ailleurs, si de nombreuses personnes se demandent encore légitimement quel peut bien être l'intérêt d'aller acheter une boîte vide, rappelons que les grandes surfaces et autres Amazon ont vite livré un élément de réponse en rabotant leurs marges au maximum afin de baisser le prix du jeu à 60 euros, là où une précommande sur le PlayStation Store ou le Xbox Store se fera toujours au prix fort. Par ailleurs, disposer d'une boîte du jeu, même sans disque dedans, garantit de pouvoir déposer l'objet au pied du sapin pour les fêtes.
« L'absence d'un disque physique n'est pas trop surprenante, étant donné que les ventes numériques de jeux représentent désormais environ 80 % des ventes de logiciels PlayStation et 90 % sur Xbox. Sans parler du fait que les hausses de prix du matériel font basculer les parts de marché vers les variantes de consoles numériques à moindre coût. Quoi qu'il en soit, Rockstar comprend que vous avez encore besoin d'une présence dans la distribution pour ce qui sera le lancement de jeu le plus important de la génération auprès d'un large public international », examine l'analyste Daniel Ahmad.
De son côté, le journaliste Christopher Dring se dit « un peu surpris » du choix de Rockstar Games compte tenu de l'immense attrait grand public de la série GTA, mais souligne les avantages du point de vue de l'éditeur : « Cela permettra à Rockstar de continuer à travailler plus facilement sur le jeu jusqu'au moment du lancement, sans avoir besoin de préparer une version pour la duplication et la distribution. Cela empêchera également les ventes d'occasion et réduira les risques de fuite du jeu avant sa sortie. »
Le physique de l'an ploie
Au cours du dernier exercice annuel de PlayStation (d'avril 2025 à mars 2026), les ventes de jeux au format physique sont descendues pour la première fois sous la barre des 70 millions d'unités, confirmant leur inévitable déclin annuel et représentant désormais moins de 20 % des ventes de jeux PlayStation. Malgré tout, la part du retail est encore trop significative pour être balayée d'un revers de la main. Durant l'année, les ventes de jeux PlayStation sur disque ont généré 125 milliards de yens (680 millions d'euros), soit un peu plus que les 121 milliards de yens (658 millions d'euros de l'année précédente. Ces chiffres montrent que la PS6 ne pourra décemment pas se passer d'un lecteur Blu-ray, quitte à ce que le lecteur soit vendu séparément par défaut, comme c'est le cas sur PS5 Pro.
Après, tout le monde est au courant des réalités du marché. Aux États-Unis, les dépenses en jeux physiques n'ont jamais cessé de décliner depuis le pic de 2009. En France, selon les données du SELL, Les ventes physiques reculent aussi, mais résistent mieux que dans de nombreux autres territoires, grâce à un réseau de distribution encore solide. Elles sont passées de 18 % en 2020 à 12 % en 2024 mais n'ont perdu qu'un pour cent en 2025. EA Sports FC 26 était le jeu le plus vendu en boîte chez nous en 2025 avec 642 305 exemplaires vendus, dont 391 059 sur PS5.
« Je me fais l'avocat du diable, mais étant donné le pourcentage de consoles PS5/XBS en circulation qui n'ont pas de lecteur de disque, on pourrait soutenir qu'un code dans la boîte offre une meilleure opportunité pour les revendeurs, en particulier ceux qui ne vendent pas d'occasion. Dans tous les cas, on ne peut pas dire que cela change quoi que ce soit aux prévisions de ventes totales », intervient Mat Piscatella, du cabinet d'étude de marché Circana.
« Aux États-Unis, à la fin du mois de mai 2026, 52 % des consoles Xbox Series et 27 % des consoles PlayStation 5 vendues ne comprenaient pas de lecteur de disque (bien qu'il existe un lecteur de disque externe en accessoire pour la PS5). Les consoles PlayStation et Xbox exclusivement numériques ont également gagné en popularité au fil du temps. Ainsi, les jeux vendus sous forme de code dans la boîte permettent aux détaillants de toucher un marché potentiel plus large que si le jeu était proposé uniquement sur disque. »
On ne pourra pas chasser l'idée que la sortie de GTA 6 est peut-être la pire chose qui pouvait arriver aux défenseurs du marché physique, une sorte de pas supplémentaire vers l'acceptation que le marché physique sera à terme réduit aux régions du monde dont la couverture Internet haut débit est encore en retrait et bien sûr au marché rétro (cette Neo Geo AES+ hante mes nuits). Mat Piscatella, lui, va jusqu'à penser que la notion de jeu physique pourrait tout simplement disparaître d'ici une dizaine d'années.
À court terme, le raisonnement qui va traverser l'ensemble des gros éditeurs, c'est que si GTA 6 peut se passer de disque, alors tout le monde peut le faire. En raison de l'orientation familiale de ses produits et d'un numérique qui progresse plus lentement que chez la concurrence, Nintendo restera sans doute le dernier des Mohicans. Les regards se tournent alors vers Sony. Depuis hier, Insomniac Games doit régulièrement confirmer auprès des internautes que son Marvel's Wolverine sera bien sur Blu-ray. Mais qu'en sera-t-il des prochains gros titres de Naughty Dog et Santa Monica Studio en 2027 ?