Mémoire cash - Koudelka : un JRPG au charme gothique unique, mais gâché par un gros défaut

Mémoire cash - Koudelka : un JRPG au charme gothique unique, mais gâché par un gros défaut

Koudelka : un JRPG au charme gothique unique, mais gâché par un gros défaut

Gipsy Queen

Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, nous sommes réunis aujourd'hui pour célébrer le 26e anniversaire de la sortie de Koudelka, échec commercial de la PlayStation hanté par des regrets que le temps ne parvient pas à dissiper. Bien au contraire.

L'histoire de Koudelka est d'abord celle de Sacnoth, studio fondé en 1997 par d'anciens développeurs de Square autour d'Hiroki Kikuta. Surtout connu pour ses talents de compositeur (Secret of Mana, Trials of Mana, Sōkaigi), Hiroki Kikuta cumule sur Koudelka les mandats de compositeur mais aussi de réalisateur, de scénariste et de directeur des cinématiques.

Jeu de rôle doté d'une délicieuse ambiance gothique et d'une thématique horrifique prononcée, Koudelka est sorti le 16 décembre 1999 au Japon, le 29 juin 2000 en Amérique du Nord et le 27 septembre 2000 en Europe. Le jeu a été publié par SNK au Japon et par Infogrames dans le reste du monde, avec un doublage français en prime. Si vous vous demandez ce qu'est venu faire SNK dans le RPG, il se trouve que l'ancien constructeur de Neo Geo avait aidé Hiroki Kikuta à financer Sacnoth. L'ancien pensionnaire de Square cherchait à s'émanciper de son seul rôle de compositeur afin de pouvoir tirer toutes les ficelles artistiques de ses jeux, chose que son ancien employeur ne lui permettait pas.

Koudelka d'école

Avec Koudelka, Hiroki Kikuta a donc pu accomplir son rêve... Du moins en partie. Car s'il a bien signé le formidable tableau artistique de Koudelka, Hiroki Kikuta n'est pas parvenu à obtenir l'adhésion de son équipe en ce qui concerne le système de combat du jeu, qui était censé sortir des sentiers battus du RPG. Pour une raison ou une autre, Sacnoth a finalement conçu un système de combat classique au tour par tour sur lequel Hiroki Kikuta dit n'avoir eu aucune influence. Faute d'avoir pu mener à bien sa vision, Hiroki Kikuta se retirera de son poste de PDG sitôt la sortie du jeu. Ce départ profitera à Matsuzo Machida, directeur artistique de Koudelka, dont la plume donnera naissance à l'obscure mais formidable franchise Shadow Hearts, dont le premier épisode regorge de références à Koudelka.

« En premier lieu, j'ai conçu l'intégralité des concepts et de l'univers de Koudelka. J'ai rassemblé de nombreux documents graphiques et textuels à Londres et au Pays de Galles. J'ai réalisé le character design, le design des cartes, la structure des événements, l'écriture du scénario, la réalisation des cinématiques en images de synthèse, la direction de la capture de mouvement... Je me suis impliqué dans toutes les parties essentielles de Koudelka, à l'exception des combats et du système de jeu. Plus particulièrement, je n'ai eu aucune influence sur la partie combat. J'en nourris encore un immense regret. J'aurais tellement voulu la concevoir », avait confié Hiroki Kikuta dans cette entrevue.

« Bien que j'aie conçu un projet d'envergure pour concrétiser un système de jeu et une expression visuelle innovants, de nombreux anciens membres du personnel de Square n'ont pas pu accepter un véritable changement sans hésitation. Je dis souvent que celui qui ne change jamais est déjà mort », ajoute-t-il. Autant dire que Hiroki Kikuta n'a pas quitté Sacnoth en bons termes. Que de regrets pour celui qui n'a par la suite jamais eu l'occasion de diriger ou écrire à nouveau un jeu. Toujours est-il que ce témoignage est indispensable pour comprendre ce qu'est vraiment Koudelka, à savoir une œuvre pleine de personnalité qui semblait avoir toutes les cartes en main pour s'ajouter à la liste des jeux cultes de la PS1, mais dont il est impossible de passer outre le rythme de jeu plombé par des combats frustrants.

Koudelka fait appel à des arrière-plans 2D statiques précalculés dans lesquels évoluent des personnages en 3D d'excellente qualité, une formule classique pour les titres PS1 et qui conserve encore un charme fou de nos jours, comme en témoigne le nombre délirant de jeux indépendants qui cherchent à retrouver le charme des jeux de cette époque. Tout comme Vagrant Story (une autre référence artistique de la console) est né de la découverte de la ville de Bordeaux par Yasumi Matsuno, Hiroki Kikuta s'était rendu au Pays de Galles pour faire des recherches.

Des influences culturelles fortes

Avec son cadre particulièrement original pour un jeu de rôle japonais, sa réalisation de survival horror, sa direction artistique à tomber à la renverse et son écriture travaillée, Koudelka est un jeu qu'on a terriblement envie de valoriser. Passé inaperçu, il a le profil idéal pour inonder YouTube avec des angles accrocheurs façon « La pépite injustement méconnue de la PS1 ». La nostalgie et les vraies qualités de Koudelka ne doivent toutefois pas faire oublier qu'y jouer aujourd'hui, c'est se prendre en pleine face la dure réalité des jeux de cette génération. C'est encore plus vrai pour Koudelka que pour The Legend of Dragoon ou n'importe quel autre RPG au tour par tour : outre la durée des accès disque, c'est la lenteur des combats proprement dits qui est un véritable tue-l'amour. Ce n'est pas pour rien que les portages de classiques comme les vieux Final Fantasy ont été assortis d'options pour accélérer le jeu ou désactiver les rencontres aléatoires. Et même si on serait déjà bien heureux de profiter d'un simple portage dans les classiques du PlayStation Store, Koudelka aurait absolument besoin de ce genre d'options pour être revisité convenablement de nos jours.

Tout le jeu prend place la nuit du 31 octobre 1898, près d'Aberystwyth, au Pays de Galles. Jeune gitane et médium de 19 ans, Koudelka est attirée par une voix mystérieuse vers le monastère isolé de Nemeton. Cet ancien monastère médiéval reconverti en manoir est désormais infesté de monstres. Koudelka s'y introduit par effraction et a tôt fait de croiser la route d'un monstre sur le point de tuer un homme blond du nom d'Edward Plunkett, lui aussi entré par effraction un peu plus tôt. Tous deux se voient offrir l'hospitalité par les gardiens du domaine, Ogden et Bessy Hartman, qui leur servent leur meilleure nourriture empoisonnée. Un peu plus tard, en explorant Nemeton, la paire fait la rencontre d'un évêque catholique, James O'Flaherty, qui n'est autre que le troisième et dernier personnage de l'équipe. Il faut avouer que Koudelka, tout comme son successeur Shadow Hearts, change du terreau habituel des JRPG.

En matière d'inspirations, Hiroki Kikuta cite volontiers Le Nom de la rose, l'incontournable thriller médiéval d'Umberto Eco, adapté en film par Jean-Jacques Annaud en 1986, mais aussi Carnacki, le chasseur de fantômes de William Hope Hodgson et L'Affaire Charles Dexter Ward de Howard Phillips Lovecraft ou encore les romans de fantasy de Lord Dunsany. Pour les influences visuelles, Hiroki Kikuta nous renvoie aux photographies de Bob Carlos Clarke, Jan Saudek et Holly Warburton. Pas le genre de références qu'on a l'habitude de voir chez les concepteurs de JRPG. Qui plus est, Hiroki Kikuta a eu l'outrecuidance de ne pas proposer de doublage en japonais. La version japonaise du jeu s'appuie donc sur le doublage anglais avec des sous-titres.

Voilà qui ne portera pas chance au jeu. Avec seulement 20 342 ventes la semaine de son lancement au Japon, Koudelka ne séduit pas. Et dans le reste du monde ? Aucune idée, mais comptez dans votre entourage le nombre de personnes qui détiennent une copie du jeu, et vous aurez sans doute un élément de réponse. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le titre de Sacnoth fut pudiquement ignoré par Infogrames lors de son rapport financier à la clôture de l'exercice fiscal 2000-2001. Koudelka écope d'un 28/40 dans Famitsu et récolte essentiellement des 6/10 dans la presse occidentale. Les gratte-papiers louent l'atmosphère et la direction artistique, mais les combats sont jugés trop lents et fastidieux, même selon les standards de l'époque. Le mauvais équilibrage de la difficulté revient aussi souvent dans les critiques, tout comme d'autres frustrations liées aux restrictions de l'équipement (qui a encore eu la brillante idée des armes qui se cassent ?).

Une narration séduisante, des combats pénalisants

En plus de la beauté de la direction artistique et de son héroïne séduisante, Koudelka surprend par son ambition narrative : à l'exception des quelques journaux de bord, tous les dialogues sont doublés et sont transmis par des cinématiques plutôt que des boîtes de dialogue. Tout comme l'anglais, le doublage français est une vraie réussite, réalisé avec un sérieux inattendu pour un jeu vidéo de cette époque. Cette version française peut d'ailleurs compter sur l'excellent Bernard Lanneau, la voix française de Kevin Costner, Michael Keaton ou encore Jeff Goldblum. Et ce n'est pas qu'une question de voix et d'écriture : la dimension cinématographique (disons plutôt théâtrale, car le plan fixe est de rigueur) est du meilleur goût grâce à des animations tout en motion capture qui confèrent aux scènes une crédibilité supérieure aux autres JRPG de cette époque.

Comparé aux autres RPG, Koudelka s'articule donc autour d'un nombre très restreint de personnages. Ce qui serait perçu comme un défaut dans un RPG classique ne l'est jamais ici, tant on sent que Hiroki Kikuta a pu travailler en profondeur les interactions entre ces trois personnages qui ne font pas bon ménage. Vagabonde née dans une communauté gitane dont elle a été chassée pour des raisons tragiques, Koudelka se retrouve à faire équipe malgré elle avec Edward, un bandit rêveur d'origine aristocratique, dont le manque de foi (et les goûts en matière de poètes) clashent avec James, l'évêque qui dissimule un cœur brisé derrière un caractère méfiant et hautain. Durant 8 bonnes minutes et refaite une dizaine de fois, la scène de la beuverie au coin du feu, durant laquelle Koudelka et Edward se livrent sur leur passé respectif, file des frissons et traduit parfaitement la maturité que Hiroki Kikuta a voulu insuffler dans son jeu, le seul qu'il ait eu l'occasion d'écrire.

Koudelka's drinking scene should be considered a world heritage moment #spoilers

— Pre-Rendered Backgrounds Aesthetics (@PRBG_Aesthetics) June 22, 2026

Here the performance of Vivianna Bateman (Koudelka Iasant) and Michael Bradberry (Edward Plunkett), under the direction of @Hiroki_Kikuta_E, is simply insane by the standards of the time and a… pic.twitter.com/opswRpSigz

D'ailleurs, si Koudelka tient sur 4 CD, ce n'est aucunement en raison de sa durée de vie qui est loin d'égaler celle de la plupart des RPG de la machine, mais bien la conséquence de cette accumulation de cinématiques, de doublages et d'images de synthèse. Et surtout, au risque d'insister, la moitié du temps de jeu passé dans Koudelka est aspirée par ces combats d'une mollesse rédhibitoire. Le système de combat au tour par tour de Koudelka, qui prend place sur un plateau avec des cases, a le mérite de tenir compte du positionnement à la façon d'un tactical.

Mais la lenteur infernale de chaque animation rend l'expérience terriblement fastidieuse, quand bien même le taux d'apparition des combats aléatoires aurait pu être pire. Dans ces conditions, même les thèmes entêtants de Hiroki Kikuta, comme Waterfall et Incantation, finissent par taper sur le système quand ils sont associés à des combats aussi fréquents que léthargiques. Dommage, d'autant que le bestiaire est délicieusement répugnant et peut s'assoir à la même table que les abominations d'un Parasite Eve, l'autre grand JRPG d'horreur de la PS1.

Sacnoth

← Gaming