
Game Over ? Le jour où Atari a changé de mains pour la seconde fois
Quand Warner se séparait du premier grand nom du jeu vidéo
Véritable casse-tête — ou source de fascination — pour les historiens, Atari possède l'une des trajectoires les plus complexes de l'industrie vidéoludique. Née en 1972, l'entreprise a traversé d'innombrables turbulences, dont sa vente spectaculaire le 2 juillet 1984 ne fut qu'un épisode parmi tant d'autres dans l'histoire de la firme fondée par Nolan Bushnell.
« Warner vend Atari à Tramiel », titrait The New York Times dans son édition du 3 juillet 1984. Voilà déjà quelque chose à savoir pour qui ne connaît pas bien l'histoire d'Atari : oui, le créateur de Pong, Breakout et Asteroids a appartenu jadis au groupe Warner Communications, déjà grand nom du divertissement (cinéma, télévision, musique, bande dessinée). Il faut remonter plus exactement à 1976. Alors qu'Atari flambe dans les salles d'arcade, Nolan Bushnell sait que le prochain défi sera de conquérir le marché naissant du jeu vidéo domestique. Pour s'en donner les moyens, le fondateur décide de vendre son entreprise à Warner Communications pour un montant de 28 millions de dollars. De quoi préparer au mieux le lancement de la console Atari 2600.
Atari devient ainsi une filiale de Warner Communications, et c'est justement cette proximité avec le monde du cinéma qui poussera la société à négocier avec Universal Studios en 1982 pour obtenir les droits d'adaptation du film E.T., échec commercial bien documenté qui, au même titre que le portage de Pac-Man sur Atari 2600, est cité parmi les raisons ayant entraîné le déclin rapide d'Atari. En 1983, le marché du jeu vidéo est saturé et s'écroule sous le poids de sa médiocrité, en particulier en Amérique du Nord où l'on parle notoirement d'un krach ayant entraîné dans la tombe de nombreuses sociétés. Les ventes baisses, les invendus s'entassent et Commodore se lance dans une guerre des prix qu'Atari ne parvient plus à suivre.
Le contraste d'une année à l'autre est saisissant : alors qu'Atari avait réalisé plus de 300 millions de dollars de bénéfices en 1982, elle essuie une perte stratosphérique de 536 millions de dollars en 1983. Pour Warner Communications, Atari devient une source de pertes bien trop encombrante. Apparaît alors Jack Tramiel, fondateur de la société informatique Commodore, qui accepte de racheter les divisions informatique et console de jeu d'Atari pour 240 millions de dollars (en action). La guerre des prix menée par Commodore dont on parlait juste au-dessus ? C'est elle qui avait coûté son poste de PDG à Jack Tramiel. Celui-ci saisit alors l'opportunité de prendre sa revanche aux commandes de son ancien rival.
Atarira bien qui rira le dernier
C'est à compter de ce moment que l'histoire d'Atari va devenir particulièrement complexe en raison, notamment, de l'existence simultanée de différentes entités. Warner Communications va en effet conserver la branche arcade d'Atari sous le nom Atari Games et celle-ci va connaître plusieurs changements de propriétaires et copropriétaires, dont Namco. Avant sa disparition en 2003, Atari Games avait été intégrée dans Midway Games, dont les actifs (Gauntlet, Marble Madness, Paperboy) ont été récupérés en 2009 par... l'actuelle division jeu vidéo de Warner (comme on se retrouve).
Retour en 1984. De son côté, Jack Tramiel, rescapé d'Auschwitz qui ne possède rien quand il émigre aux États-Unis en 1947, baptise sa nouvelle entreprise Atari Corporation, dont il détient 51% des parts. À l'annonce de cette transaction, les analystes estiment que Jack Tramiel vient de faire une bonne opération. « Il ne paie quasiment rien, et s'il échoue, il peut simplement s'en retirer. Il est clair qu'Atari était morte. Elle ne valait plus rien », déclarait David Lawrence, analyste chez Montgomery Securities cité par le New York Times.
Une fois en place, Jack Tramiel ne fait pas dans la dentelle et tronçonne la direction et les effectifs d'Atari, qui fondent de 1 200 à 300 personnes, sans oublier d'installer son fils, Sam Tramiel, au poste de président. Outre les consoles (Atari 2600, Atari 7800) et les ordinateurs personnels (Atari ST) qui tentent de résister face aux nouvelles étoiles japonaises de Nintendo et Sega, c'est cet Atari qui donnera naissance par la suite à des échecs comme la console portable Lynx (1989) et surtout la console de salon Jaguar (1993). Le flop de celle-ci sera d'ailleurs celui de trop pour Jack Tramiel qui décide de lâcher l'affaire : en janvier 1996, la famille Tramiel revend Atari Corporation au fabricant de disque dur JTS Corporation, qui se contente d'en préserver les actifs.
À ce stade, la plupart des employés d'Atari ont déjà tous été licenciés quand ils n'ont pas démissionné, et la marque n'est plus que le symbole d'une gloire bien trop lointaine. Ce qui ne l'empêche pas de garder une valeur historique et de continuer sa route : en mars 1998, Hasbro Interactive récupère l'héritage d'Atari et, en décembre 2000, le français Infogrames s'offre à son tour Hasbro Interactive pour 100 millions de dollars, ce qui lui permet de se renommer Atari en mai 2009. C'est de cette entreprise cotée en bourse en France (Atari SA) dont il est question quand on parle d'Atari de nos jours.
Et si Atari avait un avenir ?
Sous pavillon français, la marque n'était pourtant pas au bout de ses peines et passe proche de la banqueroute en 2013. Vivotant de son catalogue, le groupe placé sous la direction de Frédéric Chesnais s'éparpille dans des projets faussement porteurs comme le casino, la blockchain et la cryptomonnaie, avant de commencer à retrouver tout doucement une direction plus crédible à partir de 2021 avec l'arrivée de Wade Rosen. En plus de ressortir comme quelqu'un de réaliste dans ses interviews, cet entrepreneur américain né en 1985 nourrit une réelle passion pour le jeu vidéo depuis l'enfance. Et pour le coup, ça change tout.
En misant sur le rétrogaming, l'Atari des temps modernes joue certes la sécurité, mais en faisant des choix judicieux. On pense en particulier aux acquisitions de Digital Eclipse, Nightdive Studios et Implicit Conversions, des équipes reconnues pour leur savoir-faire en remaster et en émulation, qui multiplient les projets (Atari 50 : The Anniversary Celebration, Mortal Kombat : Legacy Kollection, The Thing Remastered, System Shock 2 : 25th Anniversary Remaster) pendant qu'Atari fait vivre son catalogue de franchises sous la forme de successeurs spirituels (Yars Rising, Fatal Run 2089) et diversifie son catalogue en saissisant certaines opportunités (comme l'achat de l'éditeur Thunderful et celui d'une partie de la franchise Wizardry). Pour l'année fiscale close le 31 mars 2026, Atari a réalisé ses meilleurs résultats depuis 10 ans, avec un chiffre d'affaires de 51 millions de dollars, en hausse de 40 %. Mais le vrai exploit, c'est que pour la première fois depuis une éternité, Atari donne un minimum envie de savoir à quoi ressemblera son avenir.
Atari Corporation