Mémoire cash - Driver : le jour où le jeu de course a brisé ses chaînes

Mémoire cash - Driver : le jour où le jeu de course a brisé ses chaînes

En bousculant les codes du jeu de course à l'été 1999, le mythique Driver (PlayStation), développé par Reflections Interactive, imposait une mise en scène digne du septième art bien avant la démocratisation des mondes ouverts. Vingt-six ans plus tard, l'industrie du jeu vidéo porte encore les gènes de ce chef-d'œuvre d'audace.

En 1999, les joueurs découvraient sur PS1 - et plus tard sur PC - Driver (ou Driver : You Are the Wheelman) dans un monde vidéoludique encore largement dominé par la 2D isométrique ou les couloirs balisés d'une 3D encore souvent hésitante. Reflections Interactive (aujourd'hui Ubisoft Reflections), déjà remarqué pour Destruction Derby, y proposait un concept inédit : mettre le joueur dans la peau d’un cascadeur infiltré dans le milieu du crime, au volant de bolides nerveux et dans des environnements urbains semi-ouverts.

Baby Driver

À sa sortie, Driver s'est imposé d’emblée comme un ovni. Alors que Gran Turismo jouait la carte de la simulation pure, que Need for Speed capitalisait sur une approche résolument arcade, Reflections prenait tout le monde à revers avec une promesse à mi-chemin entre le carmovie des années 1970 et Interstate 76.

Le postulat était simple. Le joueur incarnait John Tanner, ancien pilote reconverti en flic infiltré, devant faire ses preuves en réalisant des missions souvent illégales pour infiltrer la pègre. Le ton était donné dès la première mission, devenue célèbre (et parfois honnie) : une épreuve dans un parking souterrain, sans tutoriel, où le joueur devait enchaîner une liste de figures imposées, dérapages, freinages brusques, 180° et autres manœuvres spectaculaires, pour convaincre ses employeurs. Une épreuve d’initiation à l'époque jugée brutale (elle l'était), mais qui symbolisait le rapport du jeu à la notion de réalisme et à l’exigence qu'il voulait imposer à ses joueurs.

Chaque mission, répartie entre quatre villes (Miami, San Francisco, Los Angeles et New York), poussait le joueur à dompter une gestion de la physique des corps très particulière, pensée pour retranscrire le poids des véhicules et l'inertie des chocs. L’ambiance évoquait les classiques des polars (on pense à The Driver de Walter Hill ou Bullitt avec Steve McQueen), et faisait de Driver un jeu au ton unique, loin de l’esbroufe visuelle, mais capable de maintenir une tension de tous les instants, non seulement grâce à son scénario, mais aussi grâce à une conduite qui valorisait la prise de risque, tout en étant très âpre dans sa prise en main.

Box Car Racer

Mais c’est sur le terrain technique que Driver impressionnait le plus. Sur une PlayStation 1 déjà mature (la PS2 allait débarquer l'année suivante), le jeu parvenait à afficher des environnements urbains relativement vastes et surtout entièrement en 3D. Là où GTA restait coincé dans une vue du dessus en 2D et des sprites rudimentaires, Driver proposait une caméra à la troisième personne, un trafic vivant, une météo variable, et surtout une IA policière agressive, fondement du plaisir de jeu. Le titre de Reflections Interactive posait les bases d'un véritable monde semi-ouvert, bien avant que le terme ne devienne un argument marketing.

À cela s’ajoutait une bande-son d'une qualité folle, signée par l'excellent Allister Brimble (Alien Breed, Colonization, RollerCoaster Tycoon). Le thème principal du jeu transpirait l'amour des seventies, rappelant à la fois la BO de Shaft et celle de Serpico avec ses cuivres entêtants. Et j'avoue avoir une sympathie toute particulière pour le morceau San Francisco at Day Song, avec son clavier très artificiel mais si nostalgique.

On ne saurait faire l'impasse sur l'éloge du moteur physique inédit pour l’époque, qui permettait aux véhicules de rebondir, glisser, déraper et voir leur carrosserie se tordre de manière crédible. Les développeurs de Reflections se sont clairement inspirés du cinéma de poursuite – Duel, French Connection,To Live and Die in L.A (Police fédérale, Los Angeles en VF), Vanishing Point – pour bâtir une grammaire visuelle faite de caméras embarquées, de contre-plongées nerveuses et de plans larges dynamiques. Le Mode Réalisateur, permettant de rejouer ses missions avec un outil de montage intégré, constituait une innovation rare et préfigurait les photo modes et outils créatifs de mises en scène désormais courants.

Selon une interview de Gareth Edmondson accordée à GameSpot en 2006, le manager du studio a expliqué que Reflections avait mis la barre très haute en matière de cahier des charges, ce qui avait un peu effrayé Sony à l'époque : « …nous réinventions la technologie du gameplay de bien des manières nouvelles. C’était le premier jeu à aborder un environnement urbain en monde ouvert, à recréer un système entièrement inédit de destruction des véhicules, et à développer un tout nouveau système d’intelligence artificielle en jeu. »

Le fantôme du retour

Avec plus d'un million de copis écoulées au cours du premier mois d'exploitation, et une couverture presse dithyrambique, Driver fut un succès critique et commercial. Le titre a même été l'une des meilleures ventes de la PS1 en 1999. Selon les sources, le jeu de Reflections aurait trouvé entre 3 et 6 millions de preneurs.

Driver a marqué durablement l'industrie. Difficile d’imaginer GTA III (2001) sans le travail de pionnier de Reflections. Rockstar ne s’en est d’ailleurs jamais caché. Mais alors que GTA embrassait la satire et le chaos, Driver restait sur une ligne plus sèche, plus réaliste. C’est peut-être ce qui a limité sa portée populaire… et précipité sa chute. La suite directe, Driver 2 (2000), tentait l’exploration à pied, mais n'avait pas réussi à convaincre. Driver 3 (2004), trop ambitieux et sorti prématurément, fit l’effet d’un accident de parcours. Depuis, la licence a sombré dans un sommeil quasi-comateux. Ubisoft, propriétaire de la franchise depuis 2006, n’en a rien tiré depuis Driver : San Francisco (2011), pourtant salué pour son concept de « voyage spirituel » original et son écriture soignée. En 2021, Ubisoft avait annoncé le développement d’une série télévisée sur Driver, mais le projet est mort dans la foulée.

Récemment, certains indices ont relancé l’espoir d’un retour. En 2024, notre cher Cael expliquait dans ces colonnes qu' Ubisoft avait confirmé que la franchise Driver n'était pas morte, sans pour autant donner plus de détails sur une éventuelle résurrection. Mais depuis, c'est le silence radio du côté de chez Ubi. On se contentera donc de nos souvenirs, vieux d'un quart de siècle.

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