
DOOM : The Dark Ages - Revelations est l'apothéose (ou apocalypse ?) de la saga
Mort au combat, sans jamais lâcher les armes
Normalement, découvrir un nouvel épisode de DOOM - ou une extension - est systématiquement un plaisir pour moi, que la formule se tourne vers l'horreur (DOOM 3), qu'il s'agisse un jeu d'arcade débridé aux déplacements survitaminés (DOOM Eternal) ou d'un simulateur d'ultraviolence médiévale (DOOM : The Dark Ages). Mais le contexte de l'extension DOOM : The Dark Ages - Revelations est particulièrement amer, puisque Asha Sharma, la PDG d'Xbox, a signé l'arrêt de mort du studio tel que nous l'avons connu en le vidant de ses employés avec 132 fermetures de postes. Comment dire ? S'il y a bien un compliment lunaire que je peux adresser aux dernières aventures du Doom Slayer, c'est qu'elles sont tellement jouissives que j'en oublierais presque l'état désastreux de son éditeur.
C'est bête à rappeler, mais DOOM : The Dark Ages - Revelations part naturellement du principe que vous avez déjà terminé la campagne principale, et s'embarrasse peu de rappels. Vous aurez un rapide résumé de l'histoire qui ne rime pas à grand-chose, tout découpé en scènes clé sans contexte qu'il est, puis vous serez jeté dans la gueule du loup. Notre brave Doom Slayer doit user de toutes ses armes pour percer les défenses des Enfers, mais cela, finalement, ne suffira pas : un combat scripté plus tard, notre protagoniste est expédié au Purgatoire, terre gelée où son bouclier et son armure sont brisés. Est-il vulnérable pour autant ? Non ; vous perdez une partie de vos améliorations, mais vous gagnez surtout une lance qui sera la solution à tout vos problèmes. Dès que vous aurez un peu investi dans ses compétences, en tout cas.
DOOM est toujours le père des FPS
Il y a un bug un peu ridicule : id Software a négligé d'associer les touches liées à la lance par défaut. Vous allez devori trifouiller les paramètres avant de pouvoir utiliser votre javelot. C'est d'autant plus bête que cela nuit à la première impression avec notre future meilleure amie. Si vous avez pesté contre le poids du bouclier, ses étourdissements extra-longs à la tronçonneuse ou sa mobilité parfois légèrement capricieuse, vous allez pouvoir respirer. Plus qu'une simple lance, cette arme permet de s'accrocher aux ennemis et de s'y tirer, exactement comme le crochet de boucher du super shotgun dans les précédents épisodes, mais avec plus de mobilité dans les trois dimensions, de sorte à ce que vous puissiez ajuster votre trajectoire, vous propulser au-dessus d'une cible à la manière d'un saut à la perche ou orbiter autour d'un gros mob pour cordialement lui mettre sa pétée.
Si la campagne principale de DOOM : The Dark Ages promettait des combats épiques en mêlée dans ses bandes-annonces, c'est bien l'extension Revelations qui vous autorisera à pleinement jouer des lames et des masses. Vous pourrez parer les attaques vert fluo et renvoyer les projectiles d'un revers de poignet, mais surtout accumuler de l'énergie avec des « esquives parfaites ». Cette énergie peut être consommée pour différentes attaques : un coup de pointe dévastateur, un lancer de javelot qui inflige de lourds dégâts aux ennemis volants, et une onde sismique après un coup de grappin qui permet de bondir dans la mêlée et de s'y écraser comme un météore. Contre les ennemis de grande taille, vous allez souvent multiplier les esquives et les attaques au corps-à-corps avant de réaliser que vos flingues sont quasiment des auxiliaires à ce stade. Vous allez vous salir les mains et vous allez aimer ça.
Pour autant, mobiliser tout l'arsenal du Doom Slayer reste nécessaire pour triompher des challenges de Revelations. Cette extension se montre particulièrement corsée, et id Software ne manifeste aucune envie de vous réintroduire dans le bain en douceur. C'est là que maîtriser la lance s'avère crucial. Plus vous vous familiariserez avec ses possibilités de mobilité, plus vous vous rendrez compte que vous êtes une véritable menace. Si nous étions un avion de chasse dans DOOM Eternal et un char d'assaut dans la campagne principale, alors nous sommes maintenant le parfait mélange des deux, une sorte de bélier volant à mach 5 qui pulvérise tout sur son passage et poursuit ses victimes à coup de grappin sans discontinuer.
Je mets l'accent sur la profondeur de jeu parce qu'il y a vraiment matière à improviser et s'exprimer grâce au moveset développé de la lance, surtout une fois que vous l'aurez blindée d'améliorations, car elles sont bien pensées et ouvrent de vraies possibilités de gameplay plus que de bêtes bonus statistiques ou passifs. Pouvoir enchaîner les envolées au grappin ou verrouiller un ennemi embroché pour un strafing aérien automatique, ça n'a pas de prix. D'autant qu'il y a quelques synergies mécaniques avec les autres armes, et qu'il est possible de reprendre le bouclier à tout moment (dès qu'il est à nouveau débloqué) pour vraiment aller au bout des choses.
Ça a changé, God of War
Toutes ces qualités ne seraient rien sans arènes où les exprimer, et DOOM : The Dark Ages - Revelations s'en tire également avec les honneurs de ce côté, même si id Software renie avec sa sale manie d'inclure des ennemis qui donnent envie de s'arracher la peau et de la passer à la plancha dans les extensions. Vous avez détesté les gorgones ? Et que diriez-vous de gorgones invisibles qui laissent de l'acide partout ? Quid d'un invocateur de monstres qui a plus de points de vie qu'un boss (à vue de nez) et envoie des projectiles dans tous les sens avant de se téléporter à la moindre difficulté ?
À part ces très grosses épines dans le pied, il n'y a pas grand-chose à reprocher au level design de Revelations, qui survole - à mon goût - la majorité des niveaux de la campagne d'origine. En se concentrant sur une poignée de niveaux, et en retirant l'affichage de certains secrets sur la carte, id Software remet l'exploration et la découverte au centre du village, sans pour autant nuire au rythme de l'action. L'équilibre est satisfaisant. Surtout, id Software a fait le pari d'adopter un très léger côté metroidvania, puisqu'il y a des secrets accessibles uniquement à l'aide du bouclier (qui nous manque alors) dans le niveau de glace, et qu'il est nécessaire de revenir après la fin de l'intrigue pour débloquer certaines portes à l'aide d'une relique. C'est alors que commence le contenu « endgame ».
Niveaux « classiques » de DOOM (1993) à revivre, fusil à pompe d'époque à débloquer, arènes extra-difficiles, reliques secrètes à dénicher pour approfondir l'amélioration de nos capacités... id Software s'est assuré qu'il y ait de quoi revenir à la charge dans chaque niveau, même si le voyage rapide, autorisé à ce moment, allège la peine du voyageur qui veut juste atteindre le 100% rapidement. De toute manière, le contenu endgame est très bien intégré aux niveaux, débloquant fluidement des raccourcis entre différents passages et renversant l'approche de certaines zones. Notez aussi la présence d'un hub central entre les niveaux avec quelques secrets de bon aloi et, surtout, le défi ultime du jeu, le « boss astral », qui n'ouvre ses portes qu'à ceux qui ont récupéré tous les principaux secrets... autant dire qu'il y a de quoi faire sur 8 à 10 heures au bas mot.
Dessine-moi un lapin
Quid de l'histoire ? Jamais vraiment importante dans la franchise DOOM, elle a pourtant pris une sacrée place au fil des épisodes, débordant un peu de son lit pour inonder le joueur en cutscenes et personnages à l'intérêt très variable. Heureusement, Revelations évite d'en faire des caisses, malgré quelques flashbacks un peu patauds. Cette extension a surtout le bon goût de venir définitivement lier les premiers épisodes des années 1990 à la trilogie actuelle en expliquant comment le Doom Guy est passé d'un soldat d'élite et un peu rebelle à la pire menace possible pour les démons, avec quelques références très pointues à la mythologie de la franchise. C'est toujours sympa. Cela dit, les flashbacks jouables dans le passé sont d'un intérêt très limité en tant que tels.
Enfin, cette extension coïncide avec la mise à jour de la Morgue 3.0 (ou du « Ripatorium », nom anglophone qui est vachement plus rigolo). Si vous n'avez jamais passé ses portes, sachez qu'il s'agit d'arènes et d'épreuves à customiser avec foultitude d'éléments autorisés par les développeurs. Vous pouvez télécharger les niveaux d'autres joueurs ou exporter les vôtres. Pas grand-chose à rajouter de ce côté-là sans commencer à tourner en boucle sur le gameplay, mais la générosité de la proposition est notable, et vous pourrez y passer quelques bonnes dizaines d'heures si le cœur vous en dit.
Apocalypse Now
Hélas, si cette maestria s'exprime dans des cris gutturaux à la force renouvelée, il s'agit également d'un chant du cygne - si vous me permettez cette transition en gros sabots cloutés - pour id Software, puisque la PDG de Xbox Asha Sharma a décidé d'éventrer le studio texan en supprimant 132 postes, y compris des vétérans (artistes, programmeurs, level designers, testeurs QA...). Autant dire qu'il s'agit maintenant d'une carcasse vide, qui avance, sans tête, dans une série de spasmes vers la prochaine tâche qui lui sera confiée, c'est-à-dire soutenir les autres studios Xbox avec des moyens très réduits plutôt que voler de leurs propres ailes. Enfin, c'est ce qu'il est déjà possible de lire entre les lignes.
D'après une récente enquête du média GamesBeat, DOOM : The Dark Ages aurait fourni à Xbox la raison idéale pour décapiter id Software : trop peu de ventes (malgré son énorme plébiscite sur le Game Pass), trop peu d'impact, et des salariés en transition vers d'autres projets sans être activement au charbon à engloutir des millions, c'était une ligne rouge sur un tableau Excel. Malgré ce contexte des plus funestes, personne ne pourra retirer à DOOM : The Dark Ages - Revelations sa qualité d'apothéose finale. Pas nécessairement dans l'échelle de ses batailles ni ses enjeux narratifs, mais bien dans le savoir-faire qu'il exhibe. Son gameplay, arrivé à parfaite maturité, propose la synthèse idéale entre le jeu aérien de DOOM Eternal et les velléités barbares de la campagne principale, tout cela dans une série de niveaux exceptionnels.
Se pose ainsi l'ultime question : faut-il acheter DOOM : The Dark Ages - Revelations ? Si vous désirez simplement vous distraire de la canicule et/ou de l'actualité nationale (bel oxymore), alors oui, sans aucun doute, vous devriez investir 19,99€ dans la bête. À ce prix-là, c'est plus que juste. Cependant, ayez bien conscience qu'il n'y aura pas d'achat militant à envisager ici. id Software a déjà reçu le baiser de la mort. Quant à la perspective d'une suite, loin d'être impossible narrativement (il reste de l'espace avant d'arriver au début de DOOM (2016)), ça paraît extrêmement incertain, vu la dispersion des talents et le peu de foi d'Asha Sharma - et le reste de la direction d'Xbox - envers le potentiel commercial de la bête. Il n'a jamais été plus évident que les stratégies commerciales à la mords-moi-le-nœud des multinationales sont les ennemies fondamentales du bon jeu vidéo.