
Shin Megami Tensei : Digital Devil Saga, encore un spin-off qui mériterait sérieusement un traitement à la Raidou Remastered
Cyberjunk
Sous-titré "Avatar Turner" dans sa version japonaise, ce spin-off de Shin Megami Tensei s'écartait du présent ou du Japon post-apocalyptique habituels de la série jusqu'alors, en prenant place dans une friche dystopique futuriste qui mêle à la fois éléments de science-fiction et architecture mythologique hindoue. Ce prémisse, certes, original, est aussi aidé par quelques une des plus grandes fulgurances de gameplay et de narration d'Atlus à l'époque. En résulte l'une des meilleures tentatives du genre sur PS2 qui, on le rappelle, est complètement indissociable de sa suite sortie peu de temps après.
Avant toute chose, une petite précision s'impose : malgré son nom, Digital Devil Saga n'a aucun lien avec les romans d'horreur japonais Digital Devil Story, pourtant à l'origine lointaine de toute la franchise Megami Tensei. D'ailleurs, en dehors du Japon, le jeu a été estampillé "Shin Megami Tensei" alors qu'il ne s'agit pas d'un épisode principal de la série : c'est une décision purement commerciale d'Atlus afin de capitaliser sur la notoriété naissante de la marque en occident. Maintenant que ceci est établi, abordons le jeu en tant que tel : ici, on incarne Serph, chef de la tribu Embryon. Digital Devil Saga s'ouvre sur la découverte d'un œuf mystérieux qui éveille des formes démoniaques dormantes chez les combattants et, sous cet œuf, d'une jeune fille nommée Sera, capable de contrôler ces bêtes par un chant apaisant. Ce n'est qu'en affrontant et en interrogeant les autres tribus que l'on résout le mystère des démons, de la fille, et du Nirvana. La prémisse est l'un des points de départ les plus intéressants de tout le catalogue SMT : et si, pour une fois, les héros étaient les monstres ?
Cannibalisme et autres joyeusetés
Kazuma Kaneko, le character designer historique de la série, a livré ses idées et concepts à l'équipe dédiée au scénario en les laissant les interpréter à leur manière. Il a lui-même reconnu que le résultat final avait gagné une atmosphère plus douce et plus charmante que ce qu'il avait en tête, avant de confier que s'il avait écrit l'histoire lui-même, elle aurait été "vraiment sinistre". Et pourtant, sinistre, SMT Digital Devil Saga l'est déjà pas mal. Ainsi, il y a certes techniquement deux jeux dédiés, mais il est plus juste de dire qu'il s'agit d'un seul grand jeu découpé en deux sorties. In fine, le scénario du premier est assez mince : c'est en réalité un long prologue pour une suite bien plus consistante, où Serph et ses compagnons atteignent le Nirvana pour découvrir que celui-ci ressemble davantage à un enfer qu'à un paradis. Un soleil cruel s'abat alors sur un paysage désolé, peuplé de statues à forme humaine et gouverné par une organisation maléfique, la Karma Society. Inutile de vous préciser qu'on ne passe pas beaucoup de temps à se marrer dans ce spin-off.
Certes, ce premier épisode souffre donc d'un sentiment de remplissage. Mais même dilué, il possède un intérêt réel : outre les designs élégants signés Kazuma Kaneko, il possède une histoire engageante (quoiqu'incomplète, de fait) et surtout et un système de combat qui compte parmi les meilleurs de sa génération. Techniquement, Digital Devil Saga réutilise le moteur graphique et le système de combat Press Turn de Shin Megami Tensei : Nocturne dont il constitue la suite spirituelle sur PS2. Mais de nombreux éléments de gameplay ont été revus : on ne parle plus aux démons et on ne les recrute plus. Ici, le joueur est limité aux membres de l'équipe principale, à savoir trois combattant simultanément. La majorité du temps, on se bat sous forme de démon transformé, même s'il faudra occasionnellement combattre sous une forme humaine plus faible. Du rese, le Press Turn reste le cœur du système : il s'agit d'exploiter les faiblesses adverses pour gagner des tours, et d'éviter de les subir pour en perdre. La grande différence avec Nocturne, c'est qu'ici, le joueur peut changer ses compétences équipées à volonté, et non plus seulement à la montée de niveau. Par ailleurs, les compétences non apprises ne sont pas perdues définitivement, ce qui autorise une personnalisation bien plus poussée.
In fine, le système de développement des personnages évoque celui de Final Fantasy X, avec plusieurs chemins linéaires qu'un personnage peut emprunter. Fidèle au thème hindou, ces chemins sont appelés Mantras, et les niveaux d'expérience classiques y sont désignés comme du Karma. Du reste, chaque personnage est entièrement personnalisable, et le développement est bien moins abstrait que la création et le recrutement de démons des autres Shin Megami Tensei. Quant la difficulté globale, pas de doute, on est bien sur un Shin Megami Tensei : c'est compliqué, mais pas seulement par la puissance des ennemis. C'est plutôt la fréquence éreintante des combats aléatoires qui rend l'expérience difficile, d'autant plus si l'on se base sur les standards actuels. Ce faisant, rejouer à Digital Devil Saga en l'an 2026 s'avère être une expérience éprouvante, que ce soit par les thèmes narratifs abordés, l'aspect visuel gris au possible (pas aidé par une réalisation ancestrale) et ce gameplay particulièrement hostile. Il n'empêche que l'auteur de ces lignes en garde un grand souvenir.
Bijou rare
Et puis il convient de rappeler que, lorsque Digital Devil Saga arrive en Europe en 2006 deux ans après le Japon et les États-Unis, c'est dans des conditions qui frisent le sabotage. Le jeu n'est pas traduit : textes et voix restent en anglais et seuls les manuels sont localisés dans la langue de chaque pays. Si vous parliez anglais, en revanche, c'était bonnard : Digital Devil Saga se distinguait par un doublage intégral, avec des cinématiques détaillées, un soin particulier ayant été apporté à la synchronisation des dialogues avec les mouvements de lèvres (autant dire qu'il s'agissait de dépenses inédites pour Atlus à l'époque). Et malgré tous ces efforts, son tirage européen est incroyablement limité, si bien qu'il s'agit d'une des sorties les plus confidentielles jamais accordées à un RPG Atlus de cette envergure, au point que la duologie est aujourd'hui recherchée à prix d'or par les collectionneurs. Alors, à l'heure où Raidou a eu droit à sa réhabilitation, il convient d'imaginer que, dans un monde parfait, Atlus travaille d'ores et déjà sur un traitement similaire pour Digital Devil Saga ; histoire de rendre l'expérience un peu plus digeste qu'elle ne l'était sur PS2. Mais c'est évidemment surtout la suite que l'on attend au tournant, tant elle offre plus que ce premier opus, sur tous les aspects. Alors, une petite compil ?
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